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Comment aborder les difficultés sans fragiliser son élève ?

Cycle 1 à 34 min
Natacha Cazogier
Natacha CazogierProfesseure des écoles depuis 2007

L’évaluation, le rendu d’un devoir manqué ou le bilan de fin de trimestre sont des moments de vérité souvent redoutés

Pour nous, verbaliser les difficultés d’un élève relève du numéro d'équilibriste : comment dire ce qui ne va pas sans décourager l'enfant, sans braquer sa famille et sans briser ce lien de confiance si long à bâtir ? 

Les sciences de l'éducation et la psychologie positive nous le rappellent : le choix de nos mots a un impact direct sur l'estime de soi et la motivation de l'apprenant. L’enjeu n'est pas de masquer la réalité, mais de transformer le constat de l'erreur en un levier de progression partagé. 


Voici des clés concrètes, postures et des formulations pour adopter un langage professionnel qui soutient, sécurise et redonne à chaque élève le pouvoir de grandir.

Repenser l’erreur comme levier cognitif et non comme une faute

Il y a quelque temps, j’étais assise au fond d’une classe pour observer une jeune collègue stagiaire. Elle menait une séance de mathématiques qui me semblait pourtant très ludique et bien préparée. 

Mais au moment où elle a posé une question ouverte à la classe, un grand silence pesant s’est installé. Elle a insisté, encouragé... rien. Les regards des élèves fuyaient vers le sol ou le plafond.

C’est là que mon regard s'est posé sur Tom, un élève assis au premier rang. Je l'ai vu cacher son ardoise sur ses genoux. En m'approchant discrètement, j'ai compris : il avait une réponse, mais elle n'était pas tout à fait juste. La simple idée que l'enseignante puisse dire "Non, c'est faux" le terrifiait.

Ce jour-là, j’ai pris conscience de certaines choses en tant qu'observatrice. J'ai réalisé à quel point notre système transmet, souvent malgré nous, une culture de la "bonne réponse immédiate". En voulant aller trop vite vers le résultat, nous inhibons la pensée des élèves et créons un stress invisible.

Cette observation m'a convaincue qu'il fallait urgemment changer de paradigme dans nos propres classes : en faire des laboratoires sécurisés où se tromper n'est pas une faute, mais le seul moyen pour le cerveau d'ajuster ses modèles mentaux.

pour bien comprendre

Les travaux de Stanislas Dehaene mettent en avant les 4 piliers de l’apprentissage : l’engagement actif, l’attention, le retour sur erreur et l’automatisation. Le cerveau apprend par prédiction et par la correction des erreurs. Le signal de l’erreur s’avère indispensable pour ajuster des modèles mentaux. 

 

Si l’erreur est perçue comme une menace, le stress va libérer du cortisol. Un taux de cortisol trop élevé peut entraîner de la fatigue, des troubles du sommeil, une irritabilité et même des troubles cognitifs tels que des difficultés de concentration ou des troubles de la mémoire à court terme. 

 

Il paraît donc clair que notre réaction et notre traitement de l’erreur peuvent avoir un véritable impact sur le traitement de l’information par l’enfant et sur sa gestion de la situation.

Une évaluation qui se doit être bienveillante, mais également exigeante 

En maternelle, l’évaluation se veut positive, basée sur l’observation des réussites de l’élève au fil du temps. Deux conseils :

  • On bannit les termes “c’est faux”, les "gommettes rouges" et les bonhommes “pas contents”.
  • On privilégie les formulations descriptives : “Ton trait n’a pas encore touché le bord, regarde comment faire.” ou “Tu as essayé une fois, on va essayer une deuxième fois d’une autre manière.”

 

En élémentaire, on va institutionnaliser le statut de l'erreur. Un conseil :

  • La mise en place d’une forme de charte de l’erreur aide les élèves à progresser : “Ici, on a le droit de se tromper pour apprendre.” On invite à valoriser la démarche plutôt que le résultat.

 

Plutôt que de cacher l'erreur, célébrons-la : le rituel de la boîte aux essais

Et si on créait la boîte aux beaux essais ? Il suffit d'une jolie boîte en carton, des post-its ou des morceaux de papier, des feutres. À la fin d'une séance, on ne valorise pas l'élève qui a réussi du premier coup, mais celui qui a fait une erreur intéressante et qui a cherché comment la corriger. 

On écrit cette erreur (ou on la dessine en maternelle) sur un papier, on l'analyse ensemble en mode "Pourquoi le cerveau a pensé ça ? Qu'est-ce qu'on a ajusté ?" puis on la dépose fièrement dans la boîte.  On en fait un rituel quotidien ou hebdomadaire.

Et si nous aussi, en tant que profs, on apprenait à relativiser nos erreurs ? Cette fiche-outil t'aidera dans ce processus :

Tirer parti de ce qu’on a raté et apprendre de ses erreurs

Fiche outil

Cycle 1 à 3

Si l’erreur est une excellente occasion d’apprentissage, pour nos élèves comme pour nous, il ne suffit pas de se tromper pour apprendre. Il est important d’admettre quand on se trompe, et surtout de p…

 

Développer l’esprit de croissance face à l’obstacle

C’était un mardi matin, pendant le temps des ateliers autonomes dans ma classe de MS…

J'observais la petite Léa installée face à un puzzle de 12 pièces, un défi un peu plus complexe que d'habitude pour elle. Elle a essayé d'imbriquer deux pièces, en vain. Elle a tenté une seconde fois, puis, d'un coup sec, elle a repoussé le plateau, a croisé les bras et a murmuré :

"De toute façon, je suis nulle, j'y arrive pas."

Ce mot, "nulle", à seulement 4 ans, m’a glacée. J'ai réalisé que Léa, pourtant très entourée et félicitée, était déjà prisonnière d'un état d'esprit fixe de fatalité. Pour elle, la réussite dépendait d'un don inné : soit on sait faire et on est "un champion", soit on rate et on est "nul". 

C'est ce jour-là que j’ai approfondi mes recherches en termes d’estime de soi et de valorisation. J'ai découvert les travaux de Carol Dweck sur l'état d'esprit de croissance. 

J'ai compris que mon rôle n'était pas de rassurer Léa sur son intelligence, mais de lui apprendre à aimer le processus, la persévérance et le goût de l'effort. J'ai complètement transformé ma manière de lui parler pour lui redonner son pouvoir d'agir.

pour bien comprendre

Carol Dweck décrit le “growth mindset”, l’état d’esprit de croissance. 

 

Elle met en avant le fait que l’intelligence des enfants est malléable et qu’elle peut progresser par l’effort. La métacognition peut jouer un rôle essentiel dans la gestion des difficultés des élèves. 

 

Un enfant progresse mieux si on n'identifie pas l’intelligence comme un “don”. Dire “tu es intelligent” peut générer la peur d’échouer, la peur de la perte du statut. Cela implique également une idée binaire, nous sommes soit intelligent, soit on ne l’est pas.

Pour en savoir plus sur la métacognition, voir cette fiche-outil :

Enseigner la métacognition en maternelle

Fiche outil

Cycle 1

Rendre l’élève auteur de son apprentissage, c’est l’amener à prendre conscience des processus mentaux en jeu lorsqu’il apprend et l’aider à s’en servir. Cette fiche outil a pour ambition de vous perme…

 

Mes conseils : comment adapter son langage en classe ?

  • Au lieu de dire ou d’écrire “Tu ne sais pas lire l’heure”, je préfère dire “Tu ne sais pas lire l’heure, mais tu es en train d’apprendre.”. 

 

  • En maternelle, je privilégie le processus et l’engagement plutôt que le résultat ou l’enfant lui-même. Plutôt que de dire “Tu es un champion !”, je me suis mise à dire “Tu as beaucoup essayé pour réussir à découper ce cercle, je suis fier de tes efforts.” 

 

  • En élémentaire, j’utilise des graphiques de progrès individuels non comparatifs (une simple comparaison à soi-même) pour matérialiser visuellement le chemin parcouru et l’efficacité du travail fourni.

 

Pratiquer le feedback descriptif et l’évaluation constructive 

Un mardi après-midi, lors de ma première année en classe, j'ai rendu une évaluation de géométrie. En m'approchant de la table de Ismaël, un élève très anxieux, je lui ai tendu sa feuille. J'y avais inscrit en rouge, en haut de la page : “Non compris, attention au soin !” 

J’insiste sur l’idée de la couleur et du point d’exclamation. J’avais, à ce moment-là, reproduit les codes que j’avais connus jusque-là. J'ai vu son visage se décomposer instantanément. Il n'a pas pleuré, il s'est simplement éteint. 

J’ai eu l’impression que quelque chose se brisait. Pire encore : lors de la séance suivante, Ismaël a refusé de sortir sa règle et son crayon. Il est resté les bras croisés, figé par la peur de rater à nouveau.

Ce jour-là, j'ai pris conscience du “mal” que de tels mots écrits pouvaient avoir des répercussions importantes. En voulant pointer ses erreurs pour « l'aider », je l'avais simplement paralysée. Mon évaluation avait agi comme un couperet, une sentence définitive sur ses capacités, alors qu'il aurait dû être une boussole vers le chemin de la réussite. 

pour bien comprendre

John Hattie présente le feedback comme l’un des facteurs les plus puissants pour la réussite des élèves. On ne se place pas en tant que juge, mais on aide l’élève à se situer pour passer les prochaines étapes d’apprentissages. 

 

Un feedback constructif et bienveillant change radicalement la posture de l'élève face à l'erreur : elle n'est plus une honte, mais une étape logique de l'apprentissage. 

 

Cela rejoint le point des programmes qui est d’utiliser l’évaluation comme un outil pédagogique au service des progrès. Face aux difficultés des élèves, l'évaluation ne doit plus être un couperet, une espèce d’épée de damoclès qui peut être vécue comme une sanction mais plutôt une boussole faite pour les guider vers la réussite et la compréhension. 

Dans le système scolaire français, la peur de l'erreur paralyse…

Nos élèves préfèrent massivement laisser une copie blanche plutôt que de risquer une mauvaise réponse. Ils affichent un taux d'anxiété face aux notes bien supérieur à la moyenne de l'OCDE. 

Contrairement à nos voisins anglo-saxons ou nordiques qui voient le faux comme un moteur d'apprentissage, le système français traite encore trop souvent l'erreur comme une faute ou une fatalité liée au manque de capacités.

 C'est précisément pour briser cela que le feedback constructif apparaît comme une véritable « guérison » pédagogique. Pour que ce feedback devienne un levier de réussite, il doit être spécifique, immédiat et orienté vers l'action. La correction au moment T est plus efficace et utile pour les élèves. 

Plutôt que de simplement pointer ce qui coince (« travail non compris »), le feedback efficace décompose la difficulté, valorise les réussites intermédiaires et donne une clé concrète pour progresser. C’est en transformant l’évaluation en un dialogue sécurisant que l’on permet à l’élève de surmonter ses blocages, de reprendre confiance en ses capacités et, surtout, d'oser essayer à nouveau.

Pour savoir comment formuler des fedbacks bienveillants, tu peux télécharger cette fiche-outil :

Construire des feedbacks utiles aux élèves

Fiche outil

Cycle 2 à 3

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Transformer son langage : de l’étiquette au cheminement 

Lors de ma deuxième année à accompagner des futurs collègues, j'observais ma stagiaire mener un atelier d'écriture en MS Le petit Esteban, un enfant très vif, avait énormément de mal à canaliser son énergie et venait de gribouiller sa feuille de graphisme en quelques secondes. 

Fatiguée et un peu agacée, la stagiaire s'est approchée de lui et lui a dit :

"Esteban, tu as vraiment fait n’importe quoi encore une fois ! Tu es toujours excité."

Elle a prononcé ces mots sans y penser, pour passer rapidement à un autre élève et tenter de le canaliser. Quelques minutes plus tard, j'ai vu Esteban poser ses ciseaux avant même d'avoir commencé. Quand je lui ai demandé pourquoi il n'essayait pas, il m’a regardée avec ses grands yeux et m'a répondu très calmement : 

"Ça sert à rien, maîtresse, de toute façon je fais n’importe quoi je sais pas faire."

Lors de l’entretien, nous avons pu échanger et la jeune stagiaire n’avait pas mesuré l’impact de ses mots sur cet enfant. En entendant Esteban répéter cette phrase, elle a mesuré avec effroi à quel point une simple étiquette collée sur ce qu'un enfant est, plutôt que de décrire ce qu'il fait, pouvait l'enfermer instantanément dans une identité figée.

L'enfant construit l'image qu'il a de lui-même à travers les mots de l'adulte

Les mots de ma stagiaire étaient devenus, à son insu, le moteur du renoncement d'Esteban. C’est ce moment précis qui m’a poussée à repenser radicalement ma formation des stagiaires et ma propre pratique du langage

Pour aborder ses blocages sans détruire sa confiance, il est essentiel de faire évoluer notre vocabulaire en appliquant un principe clé : parler de ce que l'élève fait et non de ce qu'il est.

que dire ou ne pas dire ?

  • Séparer l'identité de l'action en décrivant au lieu de juger. Supprimer définitivement le verbe être suivi d'un adjectif qualificatif (« Tu es maladroit », « Il est paresseux », « Elle est en difficulté »). Remplacer le jugement par une description factuelle de son travail ou de son comportement.
    • Au lieu de "tu fais mal", dire "ton trait dépasse du cadre ici" ou "tu as dessiné très vite".
  • Ajouter le pouvoir du « Pour l’instant » afin de situer la progression possible dans le temps. Pour montrer à l'enfant que l'apprentissage est un processus évolutif et non une fatalité, intégrez des marqueurs temporels dans vos retours. Cela permet d'accueillir le blocage sans détruire la confiance.
    • Au lieu de "tu ne sais pas découper", dire "pour l'instant, c'est encore difficile de suivre la ligne avec les ciseaux, mais tu vas t'entraîner".
  • Remplacer le constat par le chemin en valorisant l'effort et en proposant un levier. Plutôt que de figer une situation sur un constat d'échec, modifier son langage pour valoriser les essais et ouvrir immédiatement une piste d'action concrète.
    • Au lieu de "ce n'est pas ça, regarde ton modèle", dire "tu as essayé et c'est une bonne idée. On va essayer autrement, je vais te montrer une autre technique pour y arriver."

3 conseils pour changer ma posture en classe

  • Je peux m’enregistrer en classe afin de mieux analyser ma posture langagière face à mes élèves. 
  • Je liste des activités ou des actions où mes élèves rencontrent des difficultés en prenant soin de séparer l’identité de l’enfant et son action.
  • Je me crée une liste de phrases soutenantes pour l’enfant (afin de mieux modéliser mon langage).

 

Outiller la classe pour sécuriser les élèves

Lors de mes premières années en classe, j'avais une fâcheuse tendance à vouloir régler les problèmes de comportement ou de soin par la parole, en répétant des phrases comme : 

« Vous êtes trop désordonnés, vous ne faites pas attention au matériel ! ». 

Je me rendais bien compte que plus je m'agaçais, plus les enfants se décourageaient et s'installaient dans une identité de « distraits » ou d'« agités ». 

Il m’a fallu quelques années pour changer progressivement ma posture. L’appui sur des marqueurs visibles pour les élèves adaptés m’a aidé à voir mes élèves mieux progresser. 

C’est finalement en matérialisant visuellement les progrès, avec des graphiques pour les plus grands, avec des brevets avec des CP par exemple ou encore des photos avec les plus jeunes qu’on transforme l’erreur en une étape logique et rassurante

J’ai pris aussi soin de leur montrer que moi aussi je pouvais me tromper et que je m’étais trompée avant de réussir quelque chose.

Adopter une posture professionnelle bienveillante implique de bannir définitivement les comparaisons et les étiquettes comme "agité" ou "distrait" au profit d'une observation fine des comportements factuels. Pour faire vivre cette approche au quotidien, je m’appuie sur des dispositifs très concrets en classe.

3 choses à faire mettre en place dans ta classe

  • Afficher les "phrases boucliers" sur les murs de la classe pour institutionnaliser le droit à l'erreur. Par exemple : « Ici, on a le droit de se tromper », « Se tromper = Apprendre » ou « Je n'y arrive pas... POUR L'INSTANT »
    • S'y référer ouvertement à chaque fois qu'un élève se décourage face à une maladresse pour en faire une règle de vie collective. 
    • Ces affiches peuvent être réalisées lors d’une séance spécifique avec les élèves.
  • Créer le cahier ou le mur du "avant / après" pour immortaliser le cheminement des élèves, notamment dans les domaines où l'erreur est fréquente (constructions, graphisme, puzzles complexes).
    • Prends en photo le premier essai, l'étape intermédiaire, puis le résultat final. 
    • Affiche ces 3 photos au mur ou dans un carnet dédié. 
    • Cela peut être présenté de manière linéaire ou sous la forme d’un escalier. 
  • Mettre en place un système de tutorat, pour garantir un étayage mesuré sans faire à la place de l'élève.
    • Apprends-leur à coopérer en leur permettant de devenirs tuteurs.  
    • Il apparaît encore plus essentiel de modéliser notre langage afin d’être un exemple pour ces élèves tuteurs.

En devenant des observateurs factuels plutôt que des juges, on outille nos élèves pour les rendre acteurs de leurs progrès et on leur permet de faire de grands pas vers la réussite. 

Nous transformons l’école en un lieu d’apprentissage sécurisant où l’erreur n’est plus vécue comme une menace mais comme le moteur de l’apprentissage. 

Natacha Cazogier, professeure des écoles en maternelle, PEMF à l’INSPE et à la DSDEN