En classe, la parole de l’enfant jaillit parfois là où on ne l’attend pas : une confidence intime au détour d’un couloir, une émotion vive qui s'invite en plein cours, ou un appel à l'aide un peu timide. Si cette écoute bienveillante est indispensable pour garantir le bien-être des élèves et construire un climat scolaire serein, elle nous place souvent sur un fil d'équilibriste.
Comment ouvrir grand la porte à l'expression de l'élève sans se laisser submerger ni franchir les limites de sa fonction ?
Entre l’élan d'empathie naturelle et la rigueur du cadre institutionnel, trouver la "juste distance" est un défi quotidien. Il s'agit de protéger l'enfant, mais aussi de se protéger soi-même en restant à sa stricte place de professionnel de l'éducation.
En tant que fonctionnaire de l'État, nous avons des obligations professionnelles répondant à un cadre réglementaire strict. Cet article propose des repères concrets, des outils posturaux et des éclairages pour accueillir cette parole avec humanité, discernement et déontologie.
Pourquoi et comment l’enfant parle ?
Il est 16h20. Alors que la classe se vide dans le brouhaha habituel, Lucas, d'ordinaire si discret, s'attarde pour ranger ses feutres. Il s'approche de mon bureau, les yeux fixés sur ses chaussures, et lâche dans un souffle une phrase qui n'a rien à voir avec la leçon de grammaire du jour. Une confidence lourde, un morceau de son intimité ou de ses angoisses à la maison.
Ce moment, que tout prof a connu au moins une fois dans sa carrière, n'est pas un hasard. Il s'avère essentiel de rappeler les fondements psychologiques et éducatifs de la parole de l’enfant...
pour bien comprendre
L’enfant a des besoins primaires, essentiels à sa survie. En voici les fondements :
- Son besoin de sécurité affective (théorie de l’attachement de John Bowlby). Si un enfant parle, c’est qu’il se sent en sécurité. L’école est le premier lieu tiers où l’enfant peut déposer sa parole. Le ou la prof des écoles incarne une figure d’attachement secondaire.
- La libération de la charge cognitive : l’enfant peut rencontrer des difficultés à entrer dans les apprentissages s’il est anxieux, victime… L’accueil de la parole aide à la libération de son espace mental pour le rendre à nouveau disponible.
- La co-éducation et les droits de l’enfant : la Convention Internationale des droits de l’enfant stipule que “l’enfant a le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question le concernant.” À ce sujet, Catherine Gueguen montre l’importance de la bientraitance psychotraumatique.
Chaque année, je mets à jour ma boussole légale : ce que je dois faire
Je me fais la liste de ce que je dois faire si un enfant se confie. J'établis la liste des personnes à prévenir (voir ce site du Gouvernemen) et je me crée un document avec les numéros de téléphone et les adresses mails. Je m’interroge sur la sécurité de l’enfant :
- Est-elle mise en jeu ?
- Ai-je noté de manière exacte les faits des enfants ?
- Qui doit être informé ?
2 pas pour agir au quotidien
- Cartographier ma zone d’inconfort personnel. Je peux m’interroger sur certains points qui pourraient susciter en moi des réactions, qui pourraient me toucher personnellement.
- Est-ce que certains faits pourraient me faire glisser de l’empathie à la sympathie parfois douloureuse ?
- Est-ce que je ressens souvent l’envie de “sauver” un enfant plutôt que de me reposer sur l’institution ?
- Recadrer sa posture professionnelle. Une fois cet état des lieux faits, en prenant conscience de mes “points de fragilité”, je suis vigilant sur mon chemin à effectuer afin de conserver la distance nécessaire.
Les 5 règles d'or pour accueillir la parole d'un ou une élève
Pour ne pas fléchir, pour protéger l’élève sans se perdre, on doit s'appuyer sur des repères méthodologiques et posturaux stricts.
1 - Créer une posture d’écoute active (selon la théorie de Carl Rogers)
Cette posture vise à comprendre pleinement le message de l’interlocuteur, implique une présence attentive, une attitude empathique et une volonté de saisir le contenu du message, les émotions et les besoins sous-jacents.
Cela repose sur trois piliers fondamentaux :
- être en accord avec soi-même et être authentique dans la relation ;
- avoir de la considération inconditionnelle (accepter l’autre sans jugement) ;
- faire preuve d'empathie (se mettre à la place de l’autre pour mieux comprendre son point de vue).
Quelques conseils pratiques : ne pas couper la parole, hocher de la tête pour accueillir la parole, avoir une reformulation simple et fidèle et éviter les interruptions simples et les questions fermées ou suggestives qui pourraient orienter le sujet.
2 - Maîtriser ses réactions non-verbales
Un enfant observe et guette nos réactions liées à des propos choquants ou douloureux. Il est important de conserver un visage neutre et bienveillant. Des réactions telles que le dégoût, la surprise, les larmes pourraient développer chez l’enfant un sentiment de panique ou de regret.
3 - Choisir le bon lieu, le bon moment
On doit s’autoriser à s’isoler. “Ce que tu me dis est important, je veux t’écouter calmement.”
4 - Noter les mots exacts de l’enfant
Une fois l’échange terminé, essayez d’écrire le plus fidèlement possible sans interprétation. Ne pas oublier de noter les dates et les heures (de recueil mais aussi des moments vécus par l’enfant).
5 - Ne jamais promettre le secret absolu
L’enfant vous dit “Je veux te dire quelque chose mais tu me promets de ne rien dire à personne.” Il est essentiel de ne pas lui promettre le secret et le silence. “Je promets de t’écouter et de tout faire en mon possible pour t’aider mais si ce que tu me dis peut te mettre en danger, je serai obligé de demander de l’aide pour te protéger.”
3 actions pour agir au quotidien
- Je visionne cette vidéo de Valérie Téte. Elle va vous inviter à changer de regard sur l’adulte “ressource”.
- Je note les points qui concernent la parole des enfants. Trois directives intéressantes : l’enfant parle avec ses moyens, le piège du doute de l’adulte, l’enseignant comme un maillon pas un juge.
- Je réfléchis à ma propre posture face à la parole de l’enfant. Je valide et je sécurise comment ? Comment je fixe la parole ? Comment je romps le secret en proposant un relais ?
Adopter une posture professionnelle : ni policier, ni thérapeuthe
Je me souviens être rentrée chez moi un vendredi soir avec le poids de la confidence de Théo sur les épaules. Tout le week-end, son histoire m'a hantée. J’ai eu du mal à dormir, j’ai pleuré, et j’en ai même fait des cauchemars
J'ai surpris mon esprit à échafauder des plans : appeler moi-même la famille pour "en savoir plus", chercher des solutions magiques, presque vouloir l'adopter pour le soustraire à sa réalité. C’est dans ces moments de solitude face à la détresse qu'on réalise à quel point la frontière est mince.
Vouloir sauver l'autre est un élan noble, mais en tant qu'enseignant, c'est un piège déontologique. C’est le cœur de notre réflexion sur la protection. Rester dans son rôle, c’est se protéger et protéger l’enfant. On doit incarner ce que l’on appelle une asymétrie contenante.
Le danger de la sympathie VS l’apport de l’empathie
La sympathie, c’est souffrir avec l’enfant, être submergé par la colère contre les parents ou l’agresseur. C’est ce qui nous pousse à déborder de notre rôle (vouloir enquêter, surprotéger, devenir le “justicier”).
L'empathie clinique, c’est comprendre la souffrance tout en restant fermement ancré. On représente le cadre, la loi. L’enfant peut se sentir en sécurité. Le monde des adultes ne s'effondre pas avec son récit.
Parlons aussi de la notion du tiers garant : on n’est pas un confident intime de l’enfant. On est le représentant d’une institution qui le protège (l’Education Nationale).
Dire à un élève “Je vais prévenir le directeur, l’assistante sociale, la police pour qu’on t’aide”, ce n’est pas le trahir : c’est introduire un réseau de protection. C’est un acte éducatif et citoyen. On est celui ou celle qui appelle l’ambulance, pas qui opère.
quelle est la juste posture en tant que prof ?
Ce que l'on est :
- un repère sécurisant ;
- un tiers de confiance ;
- un passeur (faire passer les idées).
Ce que l'on n'est pas :
- un enquêteur (ne “cuisinez” pas l’enfant, pas d’interrogatoire) ;
- un policier (vous n’avez pas à chercher des preuves) ;
- un psychologue (vous n’avez pas à guérir ou analyser le traumatisme).
- Le risque de l’enquête
Si on pose trop de questions, il y a un risque d’une altération de la parole de l’enfant (la suggestibilité, exemple de l’affaire Outreau) ou de fragilisation de l’éventuelle procédure judiciaire future.
- Le risque du transfert affectif
Vouloir “sauver” soi-même est une erreur déontologique. Cela crée une dépendance affective lourde et peut mener à un burn-out. Accueillir les confidences d'un enfant n'est jamais neutre : cela vient percuter notre propre vécu émotionnel.
L’idée de résilience semble importante. Nos résonances intimes et nos traumatismes non résolus peuvent nous pousser inconsciemment à surréagir ou, à l'inverse, à esquiver le sujet pour nous protéger.
Ce manque de recul nourrit directement le risque du transfert affectif : vouloir « sauver » soi-même est une erreur déontologique. Cela crée une dépendance affective lourde et peut mener à un burn-out. Tout s’arrête là où le travail des autres professionnels de protection et de soin commence (ASE, professionnels de santé, la justice, etc.).
3 actions pour analyser sa posture
- Souvenez-vous d’une discussion amicale à la manière d’un flashback. Pensez à cette fois où un ami s’est confié à vous à la fin de la journée. Qu’avez-vous fait ?
- Avez-vous posé 10 questions pour vérifier sa version des faits ? ("Mais tu es sûr qu'il a dit ça ? Et toi, tu as répondu quoi ?") Vous enquêtiez.
- L'avez-vous simplement laissé vider son sac en hochant la tête ? ("Ma pauvre, ça a dû être tellement frustrant...") Vous écoutiez.
- Essayez de vous souvenir ou de vous auto-observer : êtes-vous en mesure de canaliser vos émotions et d’accueillir les émotions. “Tu es hors de toi ? Je comprends, je suis là et je t’écoute.”
- Identifiez vos habitudes, les faits qui peuvent faire écho à votre vécu personnel, à des proches ou des sujets particulièrement sensibles pour vous. En avoir conscience, c’est déjà pouvoir prévenir nos réactions.
Quels sont nos devoirs institutionnels et légaux ?
Je me revois dans le bureau du directeur, à l'heure de la récréation, le cœur battant, en train de relire mes notes suite aux confidences d'une petite fille de ma classe. À ce moment-là, une question m'obsédait :
“À qui ai-je le droit d'en parler ?”
La tentation est grande de se confier à un collègue proche pour évacuer la pression, ou d'en glisser un mot à un parent d'élève de confiance. C'est là que le cadre institutionnel nous protège : il trace une ligne claire entre le bavardage et le secret partagé, pour que chaque action reste uniquement dans l'intérêt de l'enfant et dans le cadre réglementaire qui est le nôtre.
Je garde toujours à l’esprit qu’il y a un cadre réglementaire strict à respecter. Je suis une fonctionnaire encadrée par des obligations strictes, notamment face aux situations de mineurs en danger. En tant que prof des écoles, j'ai donc :
Si on a connaissance d’un crime ou d’un délit, on est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République. Face à un danger grave et imminent, rédigez immédiatement un rapport purement factuel (c’est essentiel d’y annoter le maximum d’informations, heure, date), comprenant les mots exacts de l’enfant et son état civil. Transmettez-le de toute urgence à votre direction, qui le fera remonter au procureur via l’inspection.
En cas d’extrême urgence (si l'enfant ne peut pas rentrer chez lui), il faut demander à sa direction de contacter directement le procureur en doublant d'une copie à l’inspection.
En général, chaque circonscription a défini des missions claires pour les Conseillers pédagogiques de circonscription (CPC). Il existe un CPC référent à votre école et un CPC référent EVAR. Il est essentiel de rentrer en contact avec eux, ils pourront vous accompagner dans vos démarches.
Une obligation d’IP et de signalement
En cas de doute, il faut réaliser une information préoccupante (IP) au niveau départemental à la CRIP (Cellule de recueil des informations préoccupantes) via le directeur et l’inspection (voir un mémo de la démarche ici).
En cas de danger grave et imminent (violences physiques et sexuelles), il faut effectuer un signalement direct au procureur de la République avec une copie à la hiérarchie.
Le non-partage du secret professionnel
Il doit être partagé uniquement avec les membres de l’équipe éducative directement concernés (médecin scolaire, infirmière scolaire, psychologue scolaire, assistante sociale de l’éducation nationale, directeur), dans l’intérêt de l’enfant.
3 actions pour se préparer en cas de besoin
- Se créer son annuaire de crise. Notez dans un document accessible les coordonnées directes de l'assistante sociale de secteur, de l'infirmière scolaire, de votre IEN et le numéro de la CRIP de votre département.
- Maîtriser le circuit d'urgence. En cas de danger immédiat en fin de journée (l'enfant ne peut pas rentrer chez lui sans risque), demandez instantanément à votre direction de joindre le Procureur ou le substitut des mineurs de permanence. Informer votre CPC référent.
- Remplir la grille d'indicateurs nationaux. Utilisez les fiches de l'Éducation nationale sur l'enfance en danger pour appuyer votre écrit sur des faits observables (absentéisme, troubles du comportement, traces physiques) plutôt que sur des impressions.
Comment faire le lien avec l'EVAR ?
Il y a quelques années, lors d'un conflit de récréation qui avait dégénéré, un élève de CE2 est venu me voir en larmes en répétant :
"Il a touché mon truc là, mon secret !"
Il n'avait aucun mot précis pour exprimer si on avait bousculé son intimité ou simplement tiré sur son t-shirt. Sa panique venait autant de l'événement que de son incapacité à le nommer.
C’est ce jour-là que j'ai compris que la prévention ne pouvait pas attendre qu'un drame survienne : elle doit s'anticiper en construisant, en amont, un langage clair et protecteur avec les élèves.
Le programme EVAR est un levier préventif idéal pour libérer et encadrer la parole. Il permet de créer un vocabulaire commun, donner les mots justes pour nommer les parties du corps, les émotions, les concepts de consentement et d’intimité à raison de trois séances par niveau par an.
Mais aussi de distinguer le bon du mauvais : le “bon” me fait plaisir et ne me donne pas envie de le cacher (une fête d’anniversaire, une fête). Le “mauvais” peut me rendre triste, me fait peur ou peut même me donner mal au ventre.
Enfin, ce programme permet aux enfants de comprendre qu'on a le droit d’en parler et pointe l’importance de la notion de personne de confiance. Normaliser la parole, c’est ritualiser des moments de discussion, mettre en place des espaces sécurisants. On montre que l’expression des sentiments a sa place à l’école.
2 actions pour mettre en place l'EVAR
- S'informer ! Consulter les ressources :
- S’interroger, lister, les moments dans l’année qui auraient pu questionner.
Pour finir : comprendre les mécanismes de la parole traumatique
Un enfant peut parler de manière non décousue, tardive ou paradoxale. Les apports de la médecine et de la psychiatrie peuvent nous éclairer :
deux phénomènes cliniques à avoir en tête
- La mémoire traumatique et la dissociation
Le cerveau d’un enfant subissant un traumatisme est submergé par le stress. Pour survivre, il sécrète des hormones, proches de la kétamine, qui coupent les circuits de la douleur et des émotions. Il s’agit de la dissociation.
L’enfant peut raconter un événement grave avec un détachement total. Il s’agit d’un mécanisme de défense neurologique. L’enfant doit accueillir cette parole sans juger la forme ou l’absence d’émotion apparente.
- La parole tardive ou “différée”
La mémoire traumatique est un souvenir bloqué et pas intégré comme un souvenir normal. Une réactivation des souvenirs des mois, voire des années à venir, peut apparaître plus tard, à cause d’un déclencheur (EVAR, une histoire lue en classe, une parole gentille).
Le temps du traumatisme n’est pas le temps de l’horloge. Il est essentiel de ne pas discréditer la parole d’un enfant, sous prétexte que les faits “datent”.
Accueillir la parole de l’enfant, c’est accepter d’ouvrir une porte sur son intimité sans jamais oublier que notre rôle de prof s'arrête là où commence la mission de protection et de soin des spécialistes.
Natacha Cazogier, professeure des écoles en maternelle, PEMF à l’INSPE et à la DSDEN
Installer un cadre sécurisant pour travailler l’EVAR
Fiche outilCycle 1
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