Tu viens d’apprendre que tu vas tutorer un ou une stagiaire l’an prochain, ou bien tu es volontaire… mais tu ne sais pas trop ce que cela implique ? Par où commencer concrètement ?
La première fois que je me suis retrouvée tutrice, je pensais qu’il suffisait d'ouvrir ma porte, de s’observer mutuellement, et le tour serait joué. J'avais tout faux. Être tuteur ou tutrice d'un professeur stagiaire, c'est un vrai métier dans le métier, avec ses exigences, ses joies, et ses angles morts. Ce rôle ne s'improvise pas, mais il s'apprend.
Voici donc 6 missions concrètes issues de ma pratique de tutrice, pour accompagner ton ou ta stagiaire de la rentrée jusqu'à la titularisation. Ces conseils s'adressent à tous les profs du secondaire, quelle que soit leur discipline.
1) Poser le cadre dès le premier jour
L’organisation, c’est mon dada (Omar Sharif, sors de ce corps)! J’avais tout préparé : des fiches pour les échanges de coordonnées, les emplois du temps pour trouver des créneaux communs pour les observations et les entretiens, un planning annuel. J’avais pensé à tout, sauf à une chose essentielle : mon positionnement.
La posture de tutorat peut vite devenir très inconfortable : on est le ou la collègue, mais on participe aussi à l’évaluation finale en vue de la titularisation. On se retrouve alors à jouer un numéro d’équilibriste diplomate et l’on peut avoir en face de soi des profils très différents.
La personne peut s’avérer plus âgée que soi, et il peut être compliqué de recevoir des critiques, aussi positives et constructives qu’elles soient. Je crois qu’il faut donc d’emblée clarifier cet aspect de la relation en rappelant l’objectif commun : progresser, entrer dans le métier… Et non agir comme un enseignant expérimenté dès la première année. La relation n’en sera que plus apaisée et bénéfique.
Un point souvent négligé : dire clairement à son stagiaire ce que l'on n'est pas : son inspectrice, son supérieur hiérarchique, ni un ami. On est un pair expérimenté qui l'accompagne. Clarifie tout de même la part de ton rapport final dans sa titularisation : cette nuance change tout à la qualité de la relation.
Le tutorat fonctionne quand les deux parties savent ce qu'elles peuvent attendre l'une de l'autre. Dès la première rencontre, voyez ensemble les règles du jeu : fréquence des échanges, modalités des observations mutuelles, degré de liberté pédagogique laissé au stagiaire, canal de communication privilégié.
passer à l'action en 3 étapes
- Prépare une courte fiche de présentation de ton fonctionnement : disponibilités, attentes, rôle dans l'évaluation.
- Propose un premier rendez-vous (qui peut très bien être téléphonique ou en visio) dédié uniquement à la connaissance mutuelle et à la clarification du cadre.
- Établissez ensemble un calendrier prévisionnel des temps d'échange sur le trimestre.
2) Observer sans envahir
Parfois, en tant qu’observatrice, j’ai eu envie d’intervenir, surtout quand je connaissais les élèves des années précédentes : demander le silence, lancer un regard assassin à un perturbateur, par exemple. Puis, je me suis souvenue de mes inspections passées. On est observée et c’est une grande source de tension, on essaie d’analyser chaque mouvement de sourcil, chaque regard.
C’est pourquoi la neutralité est essentielle pour permettre à la collègue observée de rester concentrée sur sa séance et d’agir le plus naturellement possible. Ta présence modifie nécessairement la dynamique pour le stagiaire, mais aussi pour les élèves. L'enjeu est d'être un regard utile, pas une présence anxiogène.
Quelques principes essentiels pour observer un ou une collègue en classe
- Observe en t'effaçant physiquement (dans le fond de la salle, sans signes d'approbation ou de désapprobation visibles).
- Prends des notes factuelles plutôt que des jugements, et donne un fil conducteur d'observation précis à chaque séance. La gestion du temps une séance, la formulation des consignes la suivante, la place de l'oral une troisième fois. Tout observer en même temps, c'est ne rien observer vraiment.
- Avant chaque observation, mettez-vous d’accord avec votre stagiaire sur le sujet de l’observation (gestion de classe, gestion du temps, distribution de la parole). Fonde-toi sur le référentiel des compétences.
- Propose une grille d’analyse réflexive à remplir ensemble après la séance.
- Alterne une séance où tu observes, une séance où c'est le ou la stagiaire qui t'observe. Fixe aussi des objectifs d’observation quand c’est toi qui es observée !
- N'oublie pas que tes observations ont une dimension évaluative : ce que tu notes peut alimenter tes bilans. Cela ne doit pas te rendre rigide, mais rigoureux.
lancer sa réflexion en 3 étapes
- Souviens-toi de la dernière fois qu’un observateur était dans ta classe : certaines attitudes t'ont-elles mis mal à l’aise ?
- En entretien, en oral de concours, dans ce type de situation, quels signaux non-verbaux de ton interlocuteur n’aimes-tu pas recevoir ?
- Réfléchis à l'avance à comment veux-tu être présenté aux élèves de ton stagiaire : tuteur ou tutrice, collègue qui vient observer ?
3) Débriefer avec méthode
Au début, je notais absolument tout ce que j’observais : chaque geste professionnel, avec un minutage précis, et je surlignais avec un code couleur les points qu’il me semblait urgent d’améliorer ou au contraire les réussites. Cette méthode a le mérite d’être à peu près exhaustive, mais c’est une charge lourde du côté tuteur, et si on transmet notre document, son ampleur peut se révéler assommante et décourageante.
Sur les conseils des formateurs académiques, je me suis donc consacrée à des observations et des entretiens ciblés. Au lieu de revenir sur tout ce qui a été observé, de relever chaque moment problématique, on s’en tient à l’objectif d’observation du jour : comment ont été gérées les transitions ou bien le temps sur la séance, par exemple.
Le moment après la séance est souvent le plus précieux… et le plus mal géré
La complexité des emplois du temps peut parfois rendre impossible un entretien à la suite de l’observation et mener à des retours à chaud, dans le couloir entre deux portes, sans structure. Le stagiaire repart avec une impression floue et rien d'actionnable.
C’est pourquoi il est essentiel de s’imposer un débriefing rigoureux, même s’il ne peut se faire que par écrit (mais dans la mesure du possible, il vaut mieux que cela reste exceptionnel). Bloque 20 minutes fixes après chaque observation dans un espace dédié.
Petite méthodo pour un bon débriefing
- Commence systématiquement par la question du ressenti du stagiaire sur la séance. On questionne dans un premier temps sur ce que le stagiaire a lui-même observé, on identifie ensemble un point fort réel et concret, puis un seul axe de travail prioritaire. Un seul, pas cinq.
- Le stagiaire ne peut pas tout améliorer en même temps, et une liste de remarques noie ce qui compte vraiment. Peut-être n’est-il alors pas toujours utile de transmettre telle quelle votre prise de notes. La discussion autour de cet axe de travail sera l’occasion de chercher ensemble des idées d’amélioration.
- Attention à rester dans une démarche pédagogique : fais réfléchir ton stagiaire avant de lui prodiguer vos conseils de façon descendante.
- Termine par une formulation claire de l'axe de travail pour la prochaine séance, que vous notez tous les deux.
Garde à l'esprit que ces échanges alimentent ton regard d'évaluateur. Ce que tu observes dans les débriefings (la capacité du stagiaire à prendre du recul, à analyser sa pratique, à progresser) fait partie de ce que tu transmets aux formateurs.
Ce n'est pas une raison pour transformer chaque échange en entretien formel, mais c'est une raison de les prendre au sérieux : prends des notes sur la posture de ton stagiaire au fil des entretiens.
passer à l'action en 3 étapes
- Prépare une liste d’émotions possibles après une séance de cours. Repose-toi sur tes propres expériences.
- Prépare-toi à conseiller, en lisant quelques ouvrages pédagogiques comme Gérer une classe difficile. Ne pas hésiter à lire des ouvrages destinés aux profs des écoles quand on est dans le secondaire : on a beaucoup à apprendre de l’élémentaire !
- Tu peux écouter quelques podcasts comme ceux de Mes trucs de prof, et notamment celui avec Emmanuelle Piquet qui explique comment réagir dans des situations difficiles.
4) Partager sa pratique sans imposer son modèle
Je suis une prof assez maternante, proche de mes élèves. J’ai mes marottes pédagogique s: intégrer des activités créatives, ludiques, travailler en projets. J’ai aussi été récemment formée à l’enseignement explicite, alors j’en parle beaucoup.
Mes stagiaires ne me ressemblaient pas tous. J’ai eu une stagiaire complètement dans le même état d’esprit que moi, et on ne va pas se mentir: ça a été très facile pour moi de l’accompagner.
Mais j’ai aussi eu des stagiaires plus distants, plus inconfortables dans leur positionnement par rapport aux élèves. Et comment les blâmer ? Si je me remémore mes débuts, moi aussi j’ai cru qu’une posture militaire assurerait mon autorité (spoiler alert : c’est une mauvaise idée). Et puis, nous sommes tous différents et on enseigne avec ce que l’on est.

Le piège classique du tutorat : former un clone de soi-même plutôt qu'un prof autonome
Ouvrir sa classe, montrer sa pratique, partager ses outils, prêter le dernier ouvrage pédagogique qu’on a lu, tout cela est précieux. Mais il faut distinguer "voici ce que je fais et pourquoi" de "voilà ce que tu dois faire".
Ton stagiaire a peut-être une personnalité enseignante différente de la tienne. Un prof discret peut très bien tenir une classe autrement qu'un prof extraverti. Ton rôle est de l'aider à trouver sa propre cohérence, pas à reproduire la tienne.
La meilleure façon d'y parvenir : interroge-le systématiquement sur ses intentions avant de proposer des alternatives. “Qu'est-ce que tu voulais obtenir à ce moment-là ?”, “Pourquoi as-tu fait cela à ce moment-là?”: ils ont forcément une raison. À nous de l’analyser !
Cela vaut aussi dans ta posture d'évaluateur : ce que tu évalues, ce n'est pas la ressemblance avec ta propre pratique, c'est la cohérence et la progression du stagiaire dans sa propre démarche. Pour rappel, à la fin de l’année, les stagiaires doivent avoir atteint le niveau 2 du tableau de compétences.
lancer sa réflexion en 3 étapes
- Pense à un outil que tu aimerais montrer à ton stagiaire : pourquoi cela fonctionne-t-il pour toi ?
- Demande-toi quelles pourraient être les alternatives à ta démarche.
- Propose à ton stagiaire d’aller observer d’autres collègues, et d’autres disciplines.
5) Accompagner sans se substituer
Un jour, ma stagiaire me montre le message un peu trop virulent d’un parent. Ma première idée ? Lui écrire la réponse adéquate pour lui éviter des ennuis. Une meilleure idée : avertir sur les points d’attention, faire quelques rappels sur la communication professionnelle, et la laisser faire, tout en lui donnant la possibilité de se faire relire.
La tentation est forte, surtout quand on voit un· stagiaire en difficulté : intervenir, résoudre, réparer. Face à une classe qui déborde, face à un parent mécontent, face à un conflit avec un collègue, votre expérience vous dit exactement quoi faire. Mais si tu le fais à sa place, tu lui retires l'occasion d'apprendre.
Notre rôle est de préparer, pas de remplacer
Avant une situation difficile prévisible (premier conseil de classe, première réunion parents, séance complexe,) prépare-la avec ton stagiaire : anticipe les questions, simule les échanges, donne-lui des formulations. Mais laisse faire. Et si ça ne se passe pas comme prévu, ce sera le meilleur sujet de débriefing de l'année !
Une nuance importante : si tu observes des difficultés persistantes ou des situations préoccupantes, ton rôle n'est pas de les taire pour protéger le stagiaire. C'est précisément dans ces moments-là que ta contribution à l'évaluation prend tout son sens : alerter les formateurs à temps est un acte d'accompagnement, pas de trahison.
passer à l'action en 3 étapes
- Avant chaque situation difficile, fais une liste : qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Cela permettra d’anticiper ton accompagnement.
- Après une situation compliquée, résiste à l’envie de débriefer à chaud : laisse retomber la tension.
- Si tu observes des difficultés qui se répètent, consigne-les par écrit avec des faits précis avant d'en parler aux formateurs : une observation factuelle vaut mieux qu'une impression générale.
6) Prendre soin de soi
Il m’est arrivé de me sentir en difficulté dans mon rôle de tutrice : des conseils non suivis, peu de remise en question du stagiaire… Et pour moi l’impression de stagner et de ne plus savoir comment prendre la situation.
Un petit signalement de difficulté au formateur académique qui suit le dossier dès qu’on s’en rend compte permet un accompagnement plus soutenu pour votre stagiaire. Ce n’est pas une punition, et ce n'est en rien prédictif de la suite de l’année : c’est une chance d’être conseillé par quelqu’un qui en a l’habitude, de rectifier, de progresser. Et puis, c’est un regard extérieur sur la relation de tutorat, qui peut s’avérer utile.
On parle peu du coût du tutorat pour les tuteurs..
C'est une mission qui s'ajoute à un emploi du temps déjà chargé, qui mobilise de l'énergie émotionnelle, et qui peut générer une forme de responsabilité pesante, d'autant plus quand on sait que l'on contribue à l'évaluation d'une personne dont l'avenir professionnel est en jeu.
Poser des limites claires dès le départ n'est pas un manque de générosité : c'est une condition pour tenir sur la durée et rester un tuteur fiable. Tu n'es pas disponible à toute heure… Et tu as le droit de ne pas savoir. Dire "je ne sais pas, on va chercher ensemble" est souvent la réponse la plus formative que vous puissiez donner, et la plus honnête.
Les formateurs INSPE, les formateurs académiques, les inspecteurs, sont là aussi. Sollicite-les quand une situation dépasse ton expertise ou ton rôle. Ce n'est pas un aveu de faiblesse, c'est du professionnalisme.
3 éléments à garder en tête
- Définir dès le départ tes plages de disponibilité.
- Noter pour soi-même, à mi-année, ce qui nous coûte dans ce tutorat : c'est un signal utile.
- Prends du temps pour toi, sans culpabilité : ta santé passe avant tout !
Le tutorat est une relation asymétrique, mais pas écrasante. Tu as l'expérience et une part de responsabilité dans l'évaluation, ton stagiaire le sait.
Mais il ou elle a aussi, parfois, des pratiques fraîches et des regards neufs qui peuvent te bousculer utilement ! Les meilleures années de tutorat sont souvent celles où on apprend autant que son stagiaire…
Retrouve tous mes conseils et d'autres encore dans cette fiche mémo à télécharger en PDF :
Checklist : accueillir son prof stagiaire en début d’année
Fiche outilCycle 3 à Lycée
Comment accueillir les profs stagiaires ? Quelles informations leur transmettre ? Quels incontournables pour leur permettre d’envisager leur arrivée plus sereinement ?
Pour finir, une fiche-outil qui peut aider ton ou ta stagiaire dans ses premiers jours de classe :
Installer les règles des espaces de sa classe en secondaire
Fiche outilCycle 3 à Lycée
Créer des espaces est une chose, les faire vivre en est une autre. Les règles de fonctionnement sont vite indispensables pour un usage pérenne et serein. Il serait utopique de croire le contraire ! Si…
Amélie C. , professeure de français depuis 2005, @lacouleurdesvoyelles sur Instagram