Le soir, les cahiers s’empilent. On corrige “juste un peu”, on prépare “vite fait”… et finalement, la journée ne s’arrête jamais vraiment. On le sait, ce temps-là déborde sur les soirées, sur les week-ends, parfois (souvent) même sur les vacances.
Alors oui, on travaille tous en plus du temps devant élève, ce qui est évident. Pour atteindre les 35 heures par semaine, on doit travailler hors du temps de classe. Sauf que… une étude démontre que le temps de travail des profs et de 41,4 heures par semaine.
Ce chiffre est une moyenne, ce qui signifie que nous sommes très nombreux et nombreuses à aller au-delà des 35 heures. Le souci est que nous nous mettons beaucoup la pression, nous voulons toujours mieux faire au détriment de notre santé mentale.
Et pourtant, difficile de faire autrement : il faut bien que ce soit fait. Avec le temps, une question s’installe doucement : est-ce que tout cela est réellement indispensable ?
Est-ce que chaque correction, chaque préparation, chaque ajustement mérite vraiment ce temps pris sur le reste ? Et si une partie de ce travail pouvait simplement rester à l’école ?
1) Corriger autrement pour corriger moins
Je passais des soirées entières à corriger des cahiers, avec le sentiment de faire mon travail sérieusement. Jusqu’au jour où j’ai réalisé que la plupart des corrections n’étaient même pas relues par les élèves. Je passais du temps sur quelque chose qui n’avait finalement que peu (pas?) d’impact.
Corriger est souvent associé à l’idée de sérieux professionnel. Pourtant, tout corriger n’est pas forcément utile. Une grande partie de la charge de travail vient de corrections systématiques, faites par habitude plus que par nécessité.
Ma solution : utiliser l'ardoise
En classe, il est possible de transformer ces moments en temps d’apprentissage actif. L’ardoise, par exemple, permet un retour immédiat : les élèves écrivent, montrent, ajustent, effacent. Rien ne s’accumule, tout se régule sur le moment.
Quand je suis arrivée dans ma classe, il n’y avait pas d’ardoise. Souvent, cet outil est associé aux cycles 1 et 2. Aujourd’hui, l’ardoise est utilisée au quotidien dans ma classe.
Une fois par semaine, on fait les rituels matinaux sur l’ardoise. Pas de présentation à faire, pas de carreaux à compter, on ne copie pas les consignes…Moins de travail ? Non, on passe beaucoup plus de temps sur la correction collective.
la correction collective, comment ça marche ?
La correction collective permet de valoriser les stratégies plutôt que les réponses.
- Une fois les rituels terminés, on reprend tout ensemble.
- On réalise les opérations au tableau.
- Si une retenue est oubliée mais que la stratégie de calcul est bonne, c’est réussi.
- On explique ensuite la grammaire ensemble : pourquoi cette réponse et pas une autre ?
Le problème du jour à l’ardoise est plus complexe que ceux du reste de la semaine
Je demande aux élèves l’histoire du problème, de quoi on parle, ce que l’on cherche. Ce que j’aime aussi avec l’ardoise, c’est que tous les élèves s’y retrouvent. S’ils n’ont pas eu le temps de tout terminer à l’écrit, ils peuvent participer à l’oral lors de la correction collective.
La correction par les pairs ouvre également des espaces de discussion très riches : les élèves expliquent, argumentent, se corrigent entre eux. Cela développe leur compréhension bien plus qu’une correction descendante.
Apprendre à distinguer ce qui mérite une correction approfondie…
… et ce qui peut être simplement observé, validé, ou laissé de côté ! Ce tri change profondément la charge de travail, sans diminuer l’exigence. Concrètement, je corrige les rituels seule une fois par semaine. Nous avons ensuite un jour à l’ardoise en collectif, un jour sans rituels et un jour avec une correction collective sur cahier.
Ce qui mérite d’être réellement corrigé, à mon sens, ce sera :
- les exercices de copie (correction par les pairs avant que je vérifie) ;
- les séances de révision avant les évaluations (et les évaluations bien entendu) ;
- les exercices d'entraînement après l’introduction d’une nouvelle notion.
Peu à peu, j’ai appris à lâcher prise sur les corrections à la maison. Mon sac et ma tête sont bien plus légers !
je passe à l'action
- Quelle est l'activité que tu fais tous les jours et qui te prend du temps à corriger ?
- Est-ce réellement nécessaire de la corriger tous les jours ? Si oui, choisis une autre activité.
- Si non : qu’est-ce qui te paraît le plus approprié pour cette action : une correction collective ou un passage par l’ardoise ? (La correction par les pairs n’est pas recommandée pour démarrer le lâcher-prise)
Et si tu veux approfondir le sujet, tu peux aussi tester l'évaluation par les pairs :
Évaluation par les pairs : une situation d'apprentissage
Fiche outilCycle 2 à 3
Dans cette fiche, vous trouverez les incontournables pour mettre en place une évaluation par les pairs dans votre classe. Ce type d’évaluation nécessite un travail de longue haleine sur la manière don…
2) Faire entrer la correction dans le temps de classe
Pendant longtemps, je gardais toutes les corrections pour le soir ou pendant les temps de pause. Puis j’ai commencé à en faire quelques-unes pendant les temps d’autonomie et j’ai vu la pile diminuer sans que la qualité en pâtisse. Par ailleurs, cette manière de travailler devant les élèves permet de pouvoir les appeler pour clarifier des notions ou féliciter les progrès !
La correction n’a pas besoin d’être externalisée
Elle peut vivre au cœur même de la classe ! Pendant qu’un groupe est en activité autonome, il est possible de passer voir quelques productions, de corriger à chaud, de donner un retour immédiat. Cela évite l’effet report en fin de journée ou course pendant les pauses.
Les élèves apprécient ce moment parce qu’on est tous au travail et souvent ils viennent me demander si j’ai déjà corrigé ce qu’ils m’ont rendu. On crée un vrai lien, et montrer que je corrige en classe humanise mon métier devant eux.
Intégrer des temps de relecture dans les séances
Les élèves prennent quelques minutes pour vérifier leur travail, comparer avec un camarade, ajuster. Je circule, valide rapidement, relance si nécessaire.
Faire des dictées négociées
Quand je sens que je suis un peu juste pour la dictée bilan par exemple, je fais des dictées négociées. Les élèves sont en binôme, ils écrivent individuellement la dictée au brouillon, puis comparent leur écrit pour ne me rendre qu’une feuille de dictée. Ainsi, ils se corrigent entre eux, débattent, argumentent, et divisent par deux mon nombre de corrections.
Et ainsi…
La pause méridienne peut servir ponctuellement à traiter quelques copies, mais sans devenir une routine. L’idée n’est pas de déplacer toute la charge, mais de la répartir intelligemment. Lorsque je prépare mon cahier journal, je note la manière et le temps de correction pour chaque matière. Cela rend le travail beaucoup plus soutenable et souvent plus efficace.
je passe à l'action !
- Prévois un temps d’autonomie sur ta prochaine journée (cela peut être le moment où les élèves écrivent les devoirs) et choisis une correction à effectuer pendant ce temps (une tâche ritualisée, un QCM).
- Divise le nombre de cahiers à corriger par 4 ou 5.
- Prévois de corriger ce nombre de cahiers sur le temps d’autonomie déterminé.
3) Anticiper sans tout préparer
Je pensais gagner du temps en préparant tout à l’avance. Je me disais qu’en ayant tout de prêt, je n’avais plus qu’à me laisser porter au fil de la période. Sauf que mes envies changent, des imprévus bousculent mon emploi du temps. Au final, je me retrouvais à tout refaire, à tout recommencer. Mon temps de préparation à la maison était donc multiplié par deux…
Une grande partie du travail à la maison vient d’une anticipation trop lourde
Préparer chaque détail peut rassurer, mais cela enferme dans une organisation rigide difficile à tenir, alors qu’une préparation plus souple permet de s’adapter à la réalité de la classe.
mon conseil
Pour réussir à se fixer des limites, il s’agit d’avoir cette réflexion :
- Est-ce que ce que je prépare me permet de tenir ma journée sans stress ?
- Est-ce que je me sens prête en allant en classe ?
- Est-ce que je me sens mal à l’idée de préparer ma classe ?
- Est-ce que j’ai le sentiment de me noyer dans les préparations/corrections au détriment de ma vie personnelle ?
Cette organisation permet aussi d’éviter la frustration de défaire ce qu’on a passé du temps à construire. Je mettais mes préparations de côté “pour l’an prochain”, et finalement je ne les faisais jamais. Pour moi, une préparation trop détaillée me faisait perdre beaucoup de temps.
Les listes sont devenues un outil précieux
J’ai un cahier à intercalaires dans lequel je note tout. J’y note des idées, des ajustements, sans les formaliser immédiatement, c’est mon fil conducteur.
Préparer des formats plutôt que des contenus
Une structure de séance, un type d’activité, un rituel. Par exemple, je vais bientôt travailler la Seconde Guerre Mondiale. Je sais que la première séance sera une découverte via des documents, la deuxième sera une activité théâtralisée, puis des témoignages, un reportage vidéo, une séance institutionnalisée et enfin une évaluation “vivante”.
Pour le moment, je n’ai pas encore plus de détails, mais ça me suffit. Je sais où je vais, j’ai déjà des manuels et ressources prêtes. Il ne me restera plus qu’à faire la sélection la semaine précédent le début de la séquence.
Intégrer des modalités comme la manipulation, l’oral ou l’observation
Cela permet de travailler efficacement sans produire systématiquement des traces écrites lourdes à corriger. Je ne travaille pas moins, je ne prépare pas moins, je n’y vais pas au talent : je prépare juste de manière plus astucieuse et conforme à mon rythme de vie.
En début de carrière, il est parfaitement normal de préparer beaucoup, de tout vouloir faire parfaitement. On vient de passer le concours, on veut tout bien faire, et ça prend souvent du temps surtout en début de carrière. C’est au fur et à mesure de sa carrière que l’on va pouvoir prendre des réflexes, découvrir ce qui nous correspond comme manière de travailler, trouver des autres chemins… Dans notre métier, on a la chance de pouvoir évoluer en permanence dans nos pratiques. Rien n’est figé, on s’ajuste peu à peu.
Besoin de revoir les essentiels ? La fiche-outil ci-dessous t'aidera à préparer ta classe :
Préparer ses séquences et séances
Fiche outilCycle 2 à 3
Cette fiche outil est réalisée à partir de l'épisode "Préparer ses séquences et séances" - ÊtrePROF le podcast. Découvrez des conseils pour la préparation des séquences et séances.
je passe à l'action !
- Prends le thème de la prochaine séquence que tu vas faire sur une matière de découverte du monde ou de langue et le nombre de séances associées.
- Note les activités que tu aimerais faire, pas la séance, juste les activités.
- Écris sur ton agenda de concrétiser tout ça deux semaines avant le début de cette séquence.
4) Ce que j'ai arrêté de faire… et pourquoi ça change tout !
En regardant des comptes de profs sur les réseaux ou en lisant des articles, j’enviais souvent ceux qui avaient une vie hors de l’école. Pour récupérer ce temps et à mon tour sortir la tête des cahiers, je n’ai pas tout changé d’un coup. J’ai fait le point, et j’ai arrêté quelques petits trucs, pas grand chose. Au final, j’adapte ma manière de travailler en permanence. C’est le premier plus petit pas qui compte.
Alléger son travail passe aussi par des renoncements. Certaines tâches prennent du temps sans réel impact sur les apprentissages. Ici, les méthodes de travail sont vraiment propres à chacun, je donne simplement mon exemple. Je me suis rendu compte que faire un code couleur pour les corrections de dictée, ce n’était pas pour moi.
Je perdais un temps fou à faire des petits carrés ou triangles sous les mots, à souligner de telle ou telle couleur les erreurs selon leur type… Et je prenais tellement de temps à corriger alors que les élèves ne regardaient pas toutes ces jolies couleurs !
J’ai remplacé ça par un temps de relecture réel en cours
On reprend chaque phrase, on pose des questions, on ajuste… Les élèves corrigent eux-mêmes la dictée au fur et à mesure de la relecture. Ce mode de correction / d’aide est tellement plus efficace dans ma classe que mon arc-en-ciel de couleurs !
Corriger chaque détail, recopier systématiquement, préparer des supports très élaborés : autant de pratiques qui peuvent être questionnées. Arrêter ne signifie pas “faire moins bien”, mais “faire plus juste”, ajuster les pratiques que l’on voit partout et qui sont canons au profit de l’efficacité.
mon conseil
Ce qui peut être intéressant pour voir ce qui nous correspond ou non, c’est de faire un petit bilan à chaque fin de mois, ou chaque fin de période :
- Qu’est-ce qui a marché ou non ?
- À quel moment je me suis sentie vraiment à l’aise ?
- Quel moment a été difficile pour moi ?
- Dans un monde idéal, qu’est-ce que j’aimerais changer ?
Ce qui est important, c’est de tester, d’essayer. Le changement peut faire peur, mais il peut également être bénéfique. Le souci, c’est qu’on ne sait pas si on n'essaie pas. Rien n’est figé !
Voici une fiche pour t'aider à y voir plus clair :
Faire le bilan de mon année
Fiche outilCycle 2 à 3
Nous allons utiliser un tableau bilan pour faire le point sur votre année et vous projeter sur la suivante. Vous allez pouvoir visualiser les chantiers qui seront les plus importants pour la rentrée, …
je passe à l'action !
- Identifie une tâche que tu fais systématiquement et qui te prend du temps.
- Teste sa suppression ou sa simplification pendant une semaine.
- Observe ce que ça change et ajuste ta pratique sur le long terme.
Ne supprime pas ce qui est réellement utile : ose faire autrement !
Garde un cadre clair pour les élèves, avance progressivement. Arrêter de ramener du travail à la maison ne veut pas dire en faire moins, cela veut dire en faire autrement.
Arrêter de se comparer sur les réseaux et faire ce qui est bon pour nous permet déjà de récupérer tellement de temps à la maison ! Par petits ajustements, par choix assumés, il devient possible de retrouver un équilibre plus soutenable, sans renoncer à ce qui compte vraiment.
Marion Blanc-Catherinet, professeure des écoles en cycle 3 bilingue, team projets fous et inclusion totale