Prof de français au collège, je me suis formée à la pédagogie Montessori et j’ai eu l’occasion de créer une école Montessori, dans laquelle j’ai ensuite enseigné et assuré la direction pendant plusieurs années, avant de revenir dans l’ÉN.
Même si cette pédagogie est surtout associée à l’école maternelle, elle reste souvent méconnue à l’école élémentaire et plus encore au collège... Pourtant, certains de ses principes peuvent nourrir nos pratiques. Voyons ça ensemble !
Structurer la coopération pour répondre aux besoins sociaux des ados
Au début de ma carrière, j’avais déjà tenté d’organiser ma classe en îlots. Mais très vite, j’ai été confrontée à une difficulté classique : le bruit et pas de travail pour tout le monde. Dans certains groupes, les élèves discutaient sans vraiment travailler. Dans d’autres, un ou deux élèves faisaient la tâche pendant que les autres suivaient plus passivement.
J’avais découvert à cette époque les îlots bonifiés de Marie Rivoire, que j’avais essayé de mettre en place. Les effets bénéfiques se sont vite fait sentir, mais j’avais encore du mal à concevoir des activités qui rendent la coopération réellement nécessaire entre les élèves.
Ce n’est qu’après plusieurs années d’expérience en pédagogie Montessori que ma manière de concevoir ces activités a changé. J’ai progressivement compris que la coopération ne dépend pas seulement de l’organisation de la classe, mais surtout de la manière dont les tâches sont conçues.
pour bien comprendre
Dans la pédagogie Montessori, le développement de l’enfant est décrit en quatre grands plans de développement, chacun couvrant environ six années.
- Le deuxième plan de développement (6-12 ans) correspond à une période où l’enfant développe un esprit rationnel et un intérêt croissant pour les relations entre les phénomènes. Maria Montessori souligne également que les enfants de cet âge éprouvent un fort besoin de travailler avec leurs pairs et de confronter leurs idées.
- Le troisième plan de développement (12-18 ans) marque l’entrée dans l’adolescence. Maria Montessori décrit cette période comme une transformation sociale profonde : l’adolescent devient progressivement membre de la société. Elle le qualifie même de nouveau-né social, qui doit trouver sa place dans la communauté.
Dans De l’enfant à l’adolescent, elle écrit :
“L’éducation des adolescents est particulièrement importante, car l’adolescence est le moment où l’enfant entre dans l’état d’adulte et devient membre de la société.”
Les élèves du collège se situent précisément à la frontière entre ces deux plans de développement. Ils conservent encore certaines caractéristiques du second plan (notamment le goût pour l’imagination et les récits), tout en entrant progressivement dans les dynamiques sociales du troisième plan.
Dans ce contexte, les interactions entre pairs deviennent un levier puissant pour apprendre. Structurer la coopération entre élèves permet donc de répondre à un besoin développemental profond. Pour organiser concrètement cette coopération dans ma classe, je m’appuie sur 3 dispositifs.
1) Le travail en îlots
Les élèves travaillent en groupes de 4. Cette organisation s’inspire des îlots bonifiés proposés par Marie Rivoire, qui permettent de valoriser l’entraide et la coopération entre élèves. Elle a notamment présenté ce dispositif dans son ouvrage Travailler en îlots bonifiés pour la réussite de tous. Pour en savoir plus, voir cet article.
comment faire ?
- J’utilise DojoClass, un outil gratuit qui permet d’attribuer des points lorsque les élèves participent activement ou s’entraident, et d’en retirer lorsque le cadre de travail n’est pas respecté.
NB : Je renseigne uniquement les prénoms des élèves, afin de respecter le RGPD. Je n'active pas les fonctions de communication avec les familles.
- Je projette le site au tableau, ce qui permet aux élèves de voir immédiatement lorsque des points sont attribués ou retirés. Cette visibilité rend le système très lisible pour eux. L’outil propose également un chronomètre que j’utilise régulièrement lors des travaux de groupe minutés : les élèves voient le temps défiler, ce qui les aide à mieux gérer leur activité.
- Les élèves adhèrent facilement au dispositif, notamment parce qu’ils sont représentés par de petits avatars qui ressemblent à des monstres colorés et amusants.
Ce dispositif permet notamment de répondre à une crainte fréquente face au travail en groupe : la question du bruit. Les élèves comprennent rapidement l’intérêt de travailler dans le calme, car le premier îlot qui atteint 20 points bloque la note des autres groupes. Ils régulent souvent eux-mêmes le niveau sonore, afin de permettre à leur groupe d’atteindre cet objectif.
Il est également possible de retirer des points à un seul élève lorsque l’un d’entre eux ne joue pas le jeu. Cela permet de préserver la dynamique du groupe et d’éviter de pénaliser tout l’îlot pour le comportement d’un seul élève.
2) L'attribution de rôles
Le fonctionnement en îlots favorisait déjà la métacognition, mais je cherchais à structurer davantage la coopération entre les élèves. C’est dans ce contexte que j’ai découvert les rôles d’îlots, présentés par Charlotte Mongkhohsinh, prof de sciences, lors d’un atelier d’ÊtrePROF.
comment faire ?
J’ai adopté son organisation dans ma classe. Chaque élève occupe désormais un rôle précis :
- le synthétiseur, qui reformule les idées du groupe et produit la trace écrite ;
- l’animateur, qui veille à la participation de chacun et au niveau sonore ;
- le médiateur, qui aide à résoudre les désaccords éventuels ;
- le responsable de séance, qui gère le matériel et le temps.
Cette organisation rend la coopération encore plus explicite. Les élèves savent ce qu’ils ont à faire pour contribuer au travail collectif. En début d’année, je prends un temps pour expliquer le fonctionnement en îlots, ces rôles et ce qui est attendu de chacun.
Je ne mets pas en place de formation spécifique : les élèves peuvent changer de rôle d’une séance à l’autre, ce qui leur permet de découvrir les différentes responsabilités.
3) La conception d'activités où la coopération est nécessaire
Pour que la coopération fonctionne réellement, les élèves doivent avoir besoin les uns des autres pour réussir. Si la tâche peut être réalisée seul, le travail de groupe risque vite de se transformer en simple juxtaposition de productions individuelles.
comment faire ?
J’essaie de proposer des activités qui obligent les élèves à confronter leurs idées. Dans les enquêtes littéraires ou l’analyse de corpus en grammaire, les élèves doivent formuler des hypothèses, les argumenter à partir d’indices précis et discuter leurs interprétations avec les autres membres du groupe.


Ces échanges sont souvent très riches : les élèves expliquent leurs raisonnements, reformulent les idées des autres et ajustent progressivement leur compréhension. Les interactions entre pairs deviennent alors un véritable moteur d’apprentissage.
Stimuler l’imaginaire pour introduire des notions
Pendant longtemps, j’ai constaté la même difficulté avec mes élèves de collège : lorsqu’il fallait identifier la nature d’un mot dans une phrase, beaucoup confondaient les catégories ou mélangeaient natures de mots et fonctions grammaticales. Malgré les définitions et les exercices, ces notions restaient souvent floues.
Quelques années plus tard, lorsque j’ai commencé à enseigner dans une école Montessori, j’ai été frappée parce que, dès la première année du plan 6-12 ans, les élèves parvenaient rapidement à distinguer les différentes natures de mots grâce, aux symboles et aux présentations de la grammaire Montessori. Lorsque je suis revenue enseigner au collège, il m’a semblé indispensable de conserver cette approche.
pour bien comprendre
Dans la pédagogie Montessori, l’imagination joue un rôle central dans les apprentissages du deuxième plan de développement (6-12 ans). Maria Montessori explique que les enfants de cet âge ont besoin d’images mentales fortes pour comprendre des réalités qu’ils ne peuvent pas toujours expérimenter directement.
Maria Montessori écrit dans L’Éducation et la paix :
"L’imagination n’est pas un simple divertissement de l’esprit : elle est un moyen de connaissance."
Même si les élèves du collège entrent progressivement dans le troisième plan de développement, cette capacité d’imagination reste très présente. Les récits, les métaphores ou les mises en scène permettent encore de donner du relief aux apprentissages et de faciliter la mémorisation.
Cette approche s’inscrit dans une tradition bien présente dans la pédagogie Montessori. Certains profs ont notamment développé ce que l’on appelle la story grammar, qui consiste à introduire les notions grammaticales à travers des récits symboliques.
Je me suis notamment inspirée du travail de Michael Dorer, formateur Montessori, qui montre dans son ouvrage The Deep Well of Time: The Transformative Power of Storytelling in the Classroom combien le récit peut devenir un puissant levier pour comprendre et mémoriser des notions abstraites.
comment faire ?
Concrètement, je m’appuie sur 3 principes :
- choisir une notion qui se prête à la métaphore ;
- construire une histoire qui permette de la représenter ;
- l’associer à un repère visuel afin d’aider les élèves à identifier plus facilement la notion étudiée.
Bienvenue au Royaume de la langue…
Pour introduire les natures de mots, je raconte aux élèves une histoire qui se déroule dans ce que j’appelle le Royaume de la langue. Chaque personnage est associé à un symbole de la grammaire Montessori, dont la forme et la couleur sont expliquées dans les récits.
- Dans ce royaume vit la famille du nom.
- À sa tête se trouve la reine Nom, qui donne une identité à chaque chose : sans elle, rien ne pourrait être nommé.
- À ses côtés se tient le déterminant, personnage inséparable qui accompagne toujours le nom et permet de préciser de quoi l’on parle.
- Puis apparaît l’adjectif, qui vient enrichir le nom et dire comment est la chose dont on parle.
- Les élèves découvrent ensuite la famille du verbe, menée par la reine Verbe, qui donne vie aux actions dans la phrase.
- Enfin, certains mots n’appartiennent à aucune de ces deux grandes familles : je les présente aux élèves comme la famille des orphelins, qui regroupent notamment les conjonctions, les prépositions ou les interjections.
Ces petites histoires permettent aux élèves de mémoriser plus facilement les différentes natures de mots et de mieux comprendre ce qu’elles expriment dans la langue. Elles constituent l’entrée dans le chantier de grammaire sur cette notion.
Après avoir découvert les familles grammaticales à travers ces histoires, les élèves manipulent ensuite des corpus de mots et de phrases sous forme d’étiquettes plastifiées : ils classent les mots, discutent leurs hypothèses et construisent progressivement les critères qui permettent d’identifier chaque nature de mot.

Faire manipuler avant de formaliser la règle
Lors d’une semaine d’observation dans une école Montessori dans le cadre de ma formation, j’ai observé une présentation des natures de mots dans une classe 6-12 ans. Les élèves manipulaient des étiquettes phrases et plaçaient au-dessus de chaque mot un symbole grammatical Montessori.
Très vite, ils ont commencé à tester des hypothèses et à discuter entre eux pour justifier leurs choix. Ce qui m’a frappée, c’est la précision de leurs raisonnements : ils expliquaient pourquoi un mot appartenait à telle nature et corrigeaient eux-mêmes leurs erreurs.
J’ai pu revivre cette expérience très régulièrement dans mon école. En revenant au collège, je me suis demandé comment retrouver cette même compréhension active de la langue avec mes élèves.
pour bien comprendre
Dans la pédagogie Montessori, l’apprentissage passe d’abord par l’action. Même si cette idée concerne d’abord les enfants plus jeunes, elle reste très pertinente au collège : manipuler la langue permet aux élèves de mieux comprendre son fonctionnement.
Cette idée rejoint les démarches actuelles d’enseignement de la grammaire. Les chantiers de grammaire, décrits notamment par Karine Risselin dans Travailler la maîtrise de la langue, proposent d’amener les élèves à observer et manipuler des corpus de phrases afin de comprendre le fonctionnement du système linguistique (voir aussi cet article).
À partir de ces observations, les élèves formulent des hypothèses sur les phénomènes grammaticaux avant de stabiliser progressivement les notions.
Maria Montessori, dans L’Esprit absorbant de l’enfant, insiste sur le fait que la compréhension naît souvent de l’expérience concrète :
“La main est l’instrument de l’intelligence.”
Dans ma classe, ces chantiers reposent sur un principe simple : les élèves manipulent la langue comme un objet d’étude.
Les activités sont réalisées en îlots. Chaque groupe dispose d’une pochette contenant différentes étiquettes : phrases, groupes de mots ou cartes correspondant aux gestes du grammairien.
comment faire ?
- Les élèves observent ces phrases, les classent, les comparent et les transforment. Ils discutent ensemble de ce qu’ils observent, formulent des hypothèses et testent leurs idées en manipulant les étiquettes. Ils doivent également argumenter leurs choix auprès des autres membres de l’îlot.
- Ils mobilisent alors ce que Karine Risselin appelle les gestes du grammairien (ajouter, déplacer, remplacer, encadrer, supprimer). Ces manipulations permettent de comprendre comment la phrase fonctionne réellement.
- Les chantiers suivent généralement 4 étapes :
- Observation : les élèves observent un corpus de phrases et commencent à formuler des hypothèses.
- Manipulation : ils expérimentent ces hypothèses en manipulant les étiquettes et en utilisant les gestes du grammairien.
- Institutionnalisation : chaque îlot propose ensuite une première synthèse des observations, souvent sous forme de carte mentale. Les différentes propositions sont discutées collectivement avant d’élaborer une synthèse commune.
- Réinvestissement : les élèves réutilisent ensuite ces connaissances dans différents exercices afin de consolider les apprentissages.



Installer des rituels d'autonomie pour ancrer les apprentissages
L’une de mes plus grandes frustrations en tant qu’enseignante, c’est lorsque j’entends mes élèves me dire :
"Mais madame, ça on ne l’a jamais vu !"
… Alors que nous avons travaillé cette notion ensemble.
Bien sûr, comme tout prof, je sais que les apprentissages s’ancrent par la répétition. Mais la réalité du programme et du temps de classe nous pousse souvent à avancer rapidement d’une notion à l’autre : nous passons notre temps à courir après le temps.
Mon expérience dans une école Montessori m’a permis d’observer concrètement ce qui se passe quand les élèves ont réellement le temps de revisiter les notions, de les manipuler à nouveau et de les retravailler sous différentes formes : les apprentissages s’ancrent beaucoup plus solidement.
C’est cette observation qui m’a donné envie d’installer des rituels réguliers dans ma classe qui permettent de retravailler régulièrement différentes compétences de langue.
pour bien comprendre
Dans la pédagogie Montessori, la répétition des expériences joue un rôle central : Maria Montessori explique que les élèves ont besoin de manipuler et de revisiter plusieurs fois une même notion pour la stabiliser durablement.
Pour concevoir ce rituel, je me suis inspirée d’une activité partagée par Céline Retrouvey : un défi grammatical hebdomadaire qui mettait ses élèves en compétition. J’ai repris cette idée en l’adaptant à mes classes et en l’élargissant à plusieurs défis linguistiques répartis sur la semaine.
Mettre mes trois classes de français en compétition a fortement motivé les élèves et a rapidement créé une cohésion de groupe. Je me suis également inspirée d’un système de bocaux à étoiles que j’avais observé chez des collègues de primaire.
comment faire ?
- Chaque semaine, les élèves réalisent une série de défis linguistiques construits à partir d’une même phrase. Chaque jour, cette phrase est explorée sous un angle différent.
- Les activités sont réalisées en îlots et chaque groupe doit proposer une réponse commune. Tous les élèves doivent cependant écrire la réponse sur leur feuille : si ce n’est pas le cas, le point n’est pas accordé.
- La semaine s’organise ainsi :
- Défi orthographe : une semaine sur deux, les élèves corrigent une phrase contenant des erreurs. L’autre semaine, ils réalisent un exercice de réécriture similaire à ceux proposés au brevet.
- Défi grammaire : les élèves identifient les natures de mots et déterminent certaines fonctions à partir de groupes de mots soulignés.
- Défi lexique : ils travaillent sur le sens des mots : définition, synonymes, antonymes ou formation du mot.
- Défi conjugaison : les élèves analysent ou transforment les formes verbales présentes dans la phrase.
- Chaque îlot peut remporter un point par défi. La classe étant organisée en six îlots, chaque défi est donc sur six points.
- Les résultats sont affichés dans la classe. À côté du tableau de points se trouvent trois bocaux aimantés dans lesquels les étoiles remportées par chaque classe sont déposées.
- À la fin de la semaine, la classe qui a obtenu le plus de points gagne une étoile. Lorsque dix étoiles sont réunies, les élèves obtiennent une récompense collective (film, goûter ou cours en extérieur).
Ce dispositif crée une forte émulation collective
Les élèves regardent immédiatement le tableau des points lorsqu’ils rentrent en classe, réclament le défi si j’oublie et se mobilisent pour faire gagner leur classe. Les discussions sont particulièrement riches : ils argumentent, expliquent leurs raisonnements et cherchent à convaincre leurs camarades.
Au départ, j’avais pourtant une vraie inquiétude : je craignais que ces rituels me fassent perdre trop de temps par rapport au programme. Avec le recul, je me rends compte que c’est tout l’inverse.
Prendre ce temps au début de chaque séance permet de consolider les apprentissages sur la durée. Les élèves manipulent régulièrement les notions, les expliquent à leurs camarades et les réactivent semaine après semaine.
Je vois ainsi beaucoup plus clairement les progrès des élèves. Peut-être abordons-nous moins de notions dans l’année, mais celles qui sont travaillées le sont réellement. Les élèves les comprennent mieux, les réutilisent plus facilement et gagnent progressivement en autonomie.


La pédagogie de Maria Montessori ne se résume pas à un matériel : elle repose avant tout sur des principes : observer, manipuler et coopérer, qui permettent aussi au collège de rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages.
Sophie Pardigon, professeure de lettres modernes au collège depuis 2008, formée à la pédagogie Montessori, j’ai créé, enseigné et dirigé une école Montessori