Aller au contenu principal
Article

Inclure sans s’épuiser : 5 leviers à activer au collège

Cycle 3 à Lycée4 min
Manon Fouques
Manon FouquesProfesseure de français en collège depuis 2013

Il est 8 heures un lundi matin et ma petite troupe de 6e paillettes s’installe…

Certains débordent d’énergie, d’autres arrivent encore froissés de sommeil, un dernier a déjà perdu son cahier : situation plutôt classique. Devant moi : un élève DYS, une élève TSA, des lecteurs insatiables, d’autres qui trébuchent sur chaque ligne… et moi au milieu, façon licorne qui tente de garder le troupeau dans la même prairie.

Pendant longtemps, j’ai cru que “faire de l’inclusion” signifiait "tout individualiser"

Très vite, j’ai frôlé l’épuisement : police agrandie pour l’un, fidget pour l’autre, consigne simplifiée pour un troisième… Et surtout cette impression étrange d’entretenir un système où chaque adaptation pointait, malgré moi, la différence de l’élève.

Puis j’ai vu arriver des diagnostics tardifs, d’autres complètement absents, et des profils qui ne rentraient dans aucune case. Là, j’ai compris que le problème n’était pas les élèves : c’était le cadre

J’ai commencé à assouplir ma manière de faire, à rendre mes supports plus accessibles, à mettre en place des rituels… Et j’ai découvert, un peu par hasard, que j’étais en train de faire de la conception universelle de l’apprentissage (CUA).

Je partage avec vous ici 5 leviers concrets, testés du 6e au 3e, pour inclure au mieux vos élèves (notamment EBEP) sans vous épuiser. Rien de révolutionnaire : juste des ajustements simples, progressifs, qui changent vraiment la vie de classe et la vôtre !

Conseil n°1 - Miser sur un support universel

Je repense souvent à cette élève. Neuro-atypique sur bien des points, mais dont tous les bilans revenaient… négatifs.

Pas de DYS, pas de TSA, pas de TDAH “officiel”. Donc : pas de PAP, pas d’aménagement “justifié”, et une année qui commençait à ressembler à un long couloir de sanctions.

Elle oubliait son matériel, elle ne maîtrisait pas la double tâche, elle passait du rire aux larmes en deux minutes. Et dans le cadre classique, elle apparaissait comme “insolente”, “nonchalante”, “provocante”.

Alors qu’en réalité, elle luttait ! Gérer ses émotions lui prenait déjà toute son énergie. Alors essayer de décoder un support trop dense, trop serré, trop flou… c’était la goutte de trop.

C’est avec elle que j’ai compris ceci…

  1. Si un support n’est lisible que pour les élèves “dans la norme”, alors ce n’est pas un bon support. 
  2. Et surtout : si j’attends un diagnostic pour adapter, j’arrive trop tard…

 

C’est là que j’ai commencé à construire mes supports universels, pensés pour accueillir tout le monde, diagnostic ou pas, casé ou pas

  • un document unique, clair, respirable, des phrases courtes ;
  • des pictogrammes simples qui indiquent l’action à faire ;
  • un cadre constant, où l’élève fragile ne se perd plus.

 

Résultat : elle n’a pas “guéri”, elle n’a pas cessé d’être elle-même, mais elle a cessé d’être punie pour des difficultés qu’elle ne maîtrisait pas. Et ça, pour moi, c’est de l’inclusion.

conseils pratiques

  • Une même architecture sur toutes mes fiches (titre / objectif / étapes / espace de réponse).
  • Une consigne = une ligne.
  • Un picto devant chaque action (écrire / observer / écouter / expliquer).
  • Une mise en page aérée, sans couleur superflue : verdana, 12 (voire 14), double interligne, jamais justifié.
  • Une version numérique lisible pour les élèves qui ont besoin de suivre sur écran.

Un exemple de support conçu avec la CUA.

3 pas pour me lancer

  • Observer les difficultés rencontrées par les élèves, voire même leur demander de verbaliser ces difficultés.
  • Catégoriser ces difficultés (vocabulaire, consignes, mise en page).
  • Tenter d’abaisser ces freins avec mes conseils. Ne pas hésiter à créer plusieurs versions au départ et demander aux élèves leur préférence.

Rendre ses supports accessibles avec la CUA

Fiche outil

Cycle 1 à Lycée

Voyons comment la CUA peut non seulement favoriser un environnement d’apprentissage inclusif, mais aussi alléger la charge mentale et physique, en offrant des pistes concrètes pour une mise en œuvre e…

 

Conseil n°2 - Installer des rituels

C’est un élève autiste qui m’a ouvert les yeux sur la puissance des rituels.

Je l’avais dans ma classe : un élève brillant, sensible, mais tellement dérouté par l’imprévisible. Certains jours, la moindre variation le mettait en difficulté : un changement d’ordre, une consigne trop longue, un document trop dense… Et je le voyais lutter pour suivre le rythme.

Un midi, en discutant avec sa professeure des écoles de l'année précédente, elle me raconte à quel point il adorait les routines qu’elle installait : le mot du jour, l’exercice d’entrée, la structure stable de chaque matin. Elle me dit :

- "Avec les rituels, il se posait. C’était son moment préféré."

Et là, j’ai compris. Pourquoi arrêter quelque chose qui fonctionne ?

Pourquoi priver un ou plusieurs élèves d’un cadre prévisible qui apaise, sécurise et donne accès aux apprentissages ?

C’est à partir de là que j’ai ancré mes propres rituels en français : l’analyse de phrase, la roue des verbes, la dictée flash et le Time’s up. Toujours courts, toujours placés au même moment. Toujours avec la même structure.

Et tout le monde y a gagné :

  • Les anxieux se posent.
  • Les DYS savent exactement ce qui les attend.
  • Les élèves qui arrivent “dans le brouillard” trouvent une entrée dans le cours.
  • Les plus à l’aise renforcent leurs automatismes.
  • Et moi, je n’ai plus besoin de reconstruire l’élan à chaque début d’heure.

 

conseils pratiques

  • Faire des rituels sur les compétences ou les notions dont les élèves ont constamment besoin.
  • Garder le même format : d’abord tous les jours, puis vous pouvez alterner un jour sur deux, puis un différent chaque jour de la semaine.
  • Chronométrer votre rituel : 5 minutes en autonomie, puis 5 minutes de correction.

Les rituels de français qu'on fait à chaque séance.

3 pas pour me lancer

  • Déterminer la compétence/notion dont les élèves ont besoin le plus souvent et qui doit être automatisée. Se poser la question : de quoi les élèves ont besoin à chaque cours ou presque ?
  • Créer un support simple et efficace afin que les élèves gagnent en autonomie sur ce rituel.
  • Ancrer le rituel dans ta routine : même moment, même durée, même structure, trois semaines d’affilée minimum pour en observer les bienfaits.

Instaurer des rituels et des routines pédagogiques

Fiche outil

Cycle 3 à Lycée

Instaurer des rituels et des routines à visée pédagogique permet de favoriser et réguler certains comportements. Cela permet de se poser et d’entrer dans le nouveau cours plus facilement. Les élèves s…

 

Conseil 3 - Miser sur la coopération

Ma classe de 6e Harry Potter est devenue, au fil des années, mon laboratoire de coopération.

Une classe comme les autres en effectif, entre 28 et 32 élèves, mais avec une forte hétérogénéité : souvent une dizaine d’élèves EBEP, plusieurs profils neuro-atypiques, et chaque année plusieurs élèves bénéficiant d’une notification AESH.

Bref : une classe ordinaire… mais complexe. Et pourtant, c’est presque toujours la classe où l’entraide prend le mieux. Pas par magie, malgré le thème, mais parce que la coopération y est pensée comme une structure, pas comme un gadget.

Dès la rentrée, les élèves sont répartis en “maisons”, façon univers Harry Potter

Ils travaillent en îlots, gagnent et perdent des points ensemble, et relèvent chaque mois un défi collectif : créer un hymne, imaginer une nouvelle maison, décorer la salle, fabriquer un blason…

Chaque période, les maisons tournent pour brasser les dynamiques et casser les étiquettes. Les collègues s’y mettent, et la coopération infuse tout l’emploi du temps.

Mais surtout, c’est là que l’inclusion devient réelle

Ce cadre collectif permet que la singularité devienne une norme partagée. Dans cette classe, sortir son ordinateur, mettre son casque anti-bruit, manipuler un fidget, demander une reformulation n’est jamais perçu comme un privilège ou un stigmate : c’est juste normal.

Les élèves parlent spontanément de leur trouble, de leur manière d’apprendre, et ne se cachent pas. Et quand quelqu’un sort du cadre, les autres ajustent, soutiennent, expliquent et cela sans jugement.

  • Les élèves EBEP trouvent ainsi plus facilement leur place, car le système valorise les contributions de chacun : créativité, écoute, initiative, humour, précision…
  • Les timides s’engagent, les anxieux respirent, les plus à l’aise apprennent à soutenir plutôt qu’à dominer.
  • Et moi, je n’ai plus à jouer la médiatrice seule : le groupe porte une part du climat.

conseils pratiques

  • Changer les maisons et les îlots à chaque période pour brasser les profils, briser les routines sociales (éviter les clans, les rôles figés comme les leaders écrasants ou les “faire-valoir”) et permettre à chaque élève de découvrir ses alliés d’apprentissage.
  • Rendre visible les fidgets, casques anti-bruit ou encore réglettes de lecture afin d’enlever toute stigmatisation et que chacun puisse s’emparer de l’outil.
  • Proposer des défis sur plusieurs semaines (hymne à inventer, décorations de la salle) afin de fédérer davantage.

Ma classe coopérative façon Harry Potter !

3 pas pour me lancer

  • Choisir un exercice prévu dans votre prochaine séance et le réécrire en tâche commune.
  •  Former des îlots pour cette séance uniquement (pas pour l’année) : hétérogène ? affinité ? au hasard ? À vous de voir !
  • Donner une consigne de coopération très simple et vérifiable (présentation orale par tous les élèves du groupe, production écrite commune mais avec l’écriture de tous).

Inciter la coopération inter-élèves pour développer la solidarité

Fiche outil

Cycle 3 à Lycée

Comment encourager la coopération à l’école, telle que décrite par Sylvain Connac ? Comment mettre en place cette approche pédagogique pour contribuer à créer un environnement d’apprentissage propice …

 

Conseil n°4 - Utiliser l’IA pour standardiser

Je me souviens très bien du moment où j’ai basculé…

Un soir où, après trois heures à préparer trois fiches différentes (une version classique, une version aménagée, une version numérique), j’ai eu ce petit moment de lucidité :

“C’est absurde. Je passe plus de temps à formater qu’à enseigner.”

C’est là que j’ai commencé à utiliser l’IA, non pas pour “créer à ma place”, mais pour standardiser tout ce qui me prenait trop de temps :

  • reformuler une consigne ;
  • générer une trame neutre ;
  • proposer des phrases pour un rituel…

 

L’IA, quand elle est utilisée intelligemment, c’est un peu la licorne invisible du fond de la salle : elle te tient la porte ouverte pour que tu puisses te concentrer sur le pédagogique, l’humain, le vivant.

Je garde la main sur tout, mais je refuse désormais de réinventer chaque roue, chaque grille, chaque gabarit. L’IA pose la fondation ; moi, je fais le travail fin, celui qui demande un cerveau humain, un regard professionnel et une connaissance intime de la classe.

Résultat :

  • Je gagne un temps fou.
  • Mes supports sont plus réguliers.
  • J’ai une énergie mentale disponible pour mes vrais défis : les EBEP, la coopération, l’ambiance de classe, la création de jeux … bref, l’enseignement.

conseils pratiques

  • Définissez toutes les tâches énergivores et redondantes : celles qui vous prennent du temps chaque semaine (fiches, consignes, rituels, petites évaluations…).
  • Identifiez celles qui peuvent être automatisées partiellement grâce à l’IA : reformuler une consigne, proposer une trame vierge, générer un exercice-type, produire une liste de phrases, construire un tableau.
  • Choisissez l’outil d’IA que vous utiliserez pour gagner du temps (texte, tableaux, reformulations, gabarits). Ne multipliez pas les outils : un seul suffit pour commencer.
  • Demandez à l’IA de créer un gabarit neutre pour ces tâches : une structure propre, claire et réutilisable. Ne pas oublier de lui indiquer dans le prompt la police et sa taille, le double-interligne et la non justification du texte.
  • Conservez et réutilisez ce gabarit comme base commune pour alléger votre charge mentale et gagner du temps chaque semaine.

Ma façon d'utiliser l'IA au quotidien.

3 pas pour me lancer

  • Pendant une semaine, noter toutes les tâches récurrentes que vous faites pour vos cours (préparations de fiches, rédaction de consignes, rituels, petites évaluations, mise en ligne sur l’ENT) : ne triez pas, ne jugez pas : vous dressez simplement l’inventaire.
  • Pour chaque tâche, estimer le temps qu’elle vous prend en moyenne (moins de 5 minutes / 5 à 15 minutes / plus de 15 minutes) : l’objectif est juste de voir où vous passez le plus de temps.
  • Entourer 3 tâches à la fois très fréquentes et très consommatrices de temps : ce sont vos priorités d’allègement, sur lesquelles vous travaillerez ensuite (standardisation, gabarit, IA).

Conseil n°5 - Communiquer de manière transparente

Je me suis rapidement rendu compte que la plupart des difficultés en classe ne venaient pas du travail lui-même… mais du flou autour du travail.

Entre les élèves qui ne retrouvent pas leur document, ceux qui n’ont pas compris la consigne, ceux qui étaient absents et reviennent perdus et les EBEP, évidemment, pour qui le “flou” n’est pas un détail : c’est un obstacle.

Alors j’ai décidé de rendre mes contenus accessibles à tous, tout le temps, sans distinction : cours, documents, audio … tout est disponible sur l’ENT, pour tout le monde, sans demande préalable.

J’ai ainsi pu me rendre compte de plusieurs effets : 

  • Les élèves en difficulté gagnent en autonomie.
  • Ceux qui ont besoin de relire à tête reposée peuvent le faire.
  • Les absents rattrapent sans stress.
  • Les familles savent où trouver l’info et n’ont plus besoin de courir pour retrouver les cours incomplets de leurs enfants.
  • Et moi, je n’ai plus à jongler avec 15 demandes individuelles.

 

C’est de l’inclusion pure, simple, silencieuse et qui me semble efficace. Je me suis même créé un classeur disponible via un lien Genially, mais j’ai encore du mal à le garder à jour.

conseils pratiques

  • Publiez systématiquement les documents importants sur l’ENT (supports, traces écrites, consignes). Centralisez tout au même endroit pour que les élèves sachent où aller.
  • Ajoutez quand c’est possible une version audio ou un résumé visuel pour varier les entrées. Normalisez l’accès pour tous : pas d’accès “sur demande”, pas de traitement individuel visible.
  • Pour gagner du temps, n’hésitez pas à mettre le videoprojecteur sur “freeze” et mettez le document (ou copiez-collez) pendant que les élèves écrivent.

Tous mes cours sont disponibles sur l'ENT pour les élèves.

3 pas pour me lancer

  • Créer un dossier unique sur l’ENT ou utiliser le cahier de textes numérique.
  • Y déposer systématiquement vos supports de séance.
  • Envoyer un message à l’ensemble des parents et des enfants afin d’expliquer.

Quelques remarques pour terminer…

L’inclusion ne repose pas sur une somme d’astuces dispersées, mais sur une posture : anticiper au lieu de réparer, ouvrir au lieu de restreindre, et penser l’accès pour tous dès la conception.

L’objectif n’est pas de “faire plus”, mais de faire mieux avec moins, en standardisant ce qui peut l’être pour garder son énergie pour l’essentiel : l’humain, le pédagogique, la relation.

Attention toutefois… 

Ces leviers ne fonctionnent que si l’on reste constant, si l’on évite de s’épuiser à inventer dix systèmes parallèles, et si l’on accepte que tout ne sera jamais parfait. Il y aura des ratés, des ajustements, des moments où la licorne trébuche et c’est normal.

Enfin, rappelons-le : l’inclusion n’est pas un dispositif réservé aux élèves EBEP. Quand on rend le cadre plus clair, les supports plus lisibles, les rituels plus prévisibles et la communication plus accessible… cela profite à tout le monde, y compris aux élèves les plus à l’aise.

Et au passage, cela allège aussi la charge mentale de l’enseignant(e).

 

Manon Fouques, professeure de lettres modernes au collège depuis 2012, référente EBEP, Membre de la Team Ludens, passionnée de ludopédagogie et de pédagogies actives